Le concept store Timuntu, ouvert depuis plus d’un an à Paris, s’impose comme un lieu incontournable des savoir-faire africains. Derrière ces 110 m², une philosophie bantoue et trois sœurs qui n’ont pas fini de faire parler d’elles : Ines, Marcelle et Aline, qui nous reçoit. Rencontre.
Africa Lisapo : Trente ans séparent Concept Ethnik, votre première boutique parisienne d’art et design, de Timuntu. Qu’est-ce qui a mûri en vous pendant tout ce temps pour que naisse cette nouvelle boutique, et comment la réflexion s’est-elle construite à trois, avec Ines et Marcelle ?
Aline Matsika: Timuntu est à la fois une combinaison de mon parcours et la prolongation de ce que j’avais initié à l’époque. En 1996, j’ai ouvert Concept Ethnik à Paris parce que j’avais commencé à collectionner les objets. Quand j’étais mannequin, j’étais profondément attirée par l’art. Je me suis fait l’œil à visiter les musées, connaître les impressionnistes et tous les courants de peinture.
Puis j’ai vécu au Gabon pendant un an, et c’est là que j’ai redécouvert l’artisanat africain. Ce que l’on ne voyait qu’à travers des livres, dans des musées et des galeries en France, en Suisse, en Allemagne ou aux États-Unis, je le voyais maintenant là. J’ai pris conscience de la profondeur de cet artisanat africain, de sa valeur spirituelle, historique, affective. Et j’ai pensé qu’il fallait que ce soit aussi vu par des Africains. C’est de cette façon qu’est né Concept Ethnik, qui était composé d’une partie de ce qu’on peut retrouver à Timuntu.
Contrairement au passé, aujourd’hui, les artistes africains ont plus de visibilité, et beaucoup revendiquent avec fierté leurs origines. Avec mes sœurs, nous avons réalisé qu’il y a tellement de talents éparpillés aux quatre coins du monde et qu’il manquait un espace pour les rassembler et leur donner une tribune. C’est ce que Timuntu est venu faire, parce qu’il faut montrer l’excellence africaine, se l’approprier et la consommer.
Vous avez choisi le mot Timuntu, une simplification du terme bantou « Tshimuntu », qui renvoie aux notions d’interdépendance etde solidarité. C’est un mot chargé. Quelle est l’histoire derrière ce choix ?
C’est un mot avec lequel nous avons été élevées. Notre père nous disait : « quand tu bouges, penses Timuntu ». Tu ne peux pas faire quelque chose qui soit en contradiction ça. C’est une philosophie de vie, une façon de penser, d’être, de ressentir. Ne pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse.
Notre père était un homme qui rassemblait. En tant qu’homme politique, il s’est battu pour l’indépendance. Ce mot portait aussi sa vision du monde. Alors, quand la question de donner un nom à notre compagnie s’est posée, on s’est dit Timuntu. Nous l’avons simplifié pour permettre à chacun de le prononcer aisément. Et le mot parle à tout le monde.

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Comment cet esprit Timuntu se reflète-t-il concrètement dans l’espace, ici ?
Il se reflète à travers chaque pièce, chaque création, qu’elle vienne d’Afrique ou de la diaspora, de coopératives de femmes africaines, d’artisans qui tissent ou de sculpteurs. C’est tout un melting-pot de ce qu’on peut trouver. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont chaque objet cohabite avec les autres. Le fait qu’une pièce vienne d’un village précis, qu’une céramique porte la main d’une personne en particulier, que chaque création soit singulière et que, juxtaposées, elles forment une force collective. Un objet isolé n’a pas la même résonance.
Timuntu montre le niveau de synergie africaine qu’on devrait cultiver, tant sur le plan humain que culturel ou politique. Il est temps que nos dirigeants s’unissent autour de projets communs, autour de décisions qui impliquent notre jeunesse. On ne peut plus se penser uniquement comme Congolais ou Camerounais. Il faut se penser en tant qu’Africain.
« On privilégie des gens qui respectent les délais de livraison, parce que derrière nous devons honorer nos engagements. »
— Aline Matsika, Co fondatrice et directrice artistique
Cette synergie que vous décrivez est aussi celle de trois sœurs. Comment vos sensibilités respectives se complètent-elles au sein de Timuntu ?
On se complète de façon naturelle, chacune selon ce qu’elle est. Cela se ressent dans l’atmosphère de Timuntu. Le design et la scénographie, c’est moi, parce que je suis décoratrice d’intérieur. La dimension narrative, c’est Ines. Journaliste, c’est elle qui fait toute la sélection des beaux livres que vous voyez en bibliothèque. Et tout le côté humain de l’espace, c’est Marcelle. Elle est professeure de kundalini et anime des ateliers une fois par mois ici même, au sein de Timuntu.
Dans un futur proche, on aimerait aller plus loin dans l’accompagnement des personnes avec qui nous travaillons, nous assurer qu’elles exercent dans de bonnes conditions, être à leur écoute. Marcelle propose déjà des cours de kundalini en ligne pour qu’elles se sentent bien.
On se préoccupe des gens avec qui on travaille. Si quelqu’un traverse une difficulté, c’est notre difficulté aussi. Et quand Timuntu commencera à dégager des bénéfices, une partie retournera directement vers eux, pour les aider à acquérir des matériaux et les soutenir dans les moments difficiles, à la façon d’une tontine africaine.

Parlez–nous de la façon dont vous choisissez les marques et les artisans que vous présentez ?
La découverte se fait lors de nos voyages, par recommandation, ou parfois, certains viennent à nous. On privilégie des gens qui respectent les délais de livraison, parce que derrière nous devons honorer nos engagements. C’est avec exigence qu’on se retrouve avec un espace qui montre l’art de vivre africain. Tous ceux qui partagent cette éthique-là, sont les bienvenus.
Au-delà d’être un concept store, Timuntu se veut un espace narratif qui célèbre les récits et les savoir-faire africains. Quand un visiteur franchit la porte, qu’espérez-vous qu’il ressente ou emporte avec lui ?
Je veux qu’il se projette. Qu’il imagine comment un objet de Timuntu pourrait améliorer son intérieur, y apporter une touche d’Afrique, nourrir un rêve. Qu’il se l’approprie selon sa propre sensibilité. Ce que nous construisons ici, c’est à la fois notre propre ligne d’objets, mais aussi une plateforme au service d’artisans qui n’auraient pas, seuls, les moyens d’exister à cette échelle. Consommer Timuntu, c’est soutenir l’écosystème qu’il y a derrière.
Propos recueillis par Meryll Mezath

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