Un pied à Montréal, un autre à Kinshasa, des virées à Paris, NewYork ou Miami pour défendre la créativité contemporaine congolaise, Yann Kwete est un curateur d’aujourd’hui. Fondateur de la galerie digitale et physique Kub’Art Gallery, ce passionné construit une pratique curatoriale où mémoire, ancestralité et création contemporaine dialoguent avec aisance.
« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission et la remplir ou la trahir. » C’est une phrase de Frantz Fanon que lance Yann Kwete d’emblée, au début de notre conversation. Comme pour tracer une ligne de conduite, affirmer la conscience d’une urgence. On comprend la préoccupation de celui qui construit patiemment une autre narration de l’art contemporain congolais.
Né en République démocratique du Congo, Yann Kwete a longtemps travaillé dans la communication et l’événementiel. Formé à l’académie des beaux-arts de Kinshasa, il co-fonde en 2012, avec des amis, l’association Culture Plus. De là naît le premier festival de graffiti de la RDC, Kin Graff. L’événement répond au désir « d’utiliser l’espace public, les arts muraux comme des objecteurs de conscience.»
Avec Kin Graff, dont la dernière édition s’est déroulée en 2023, les murs deviennent surfaces de conscience. Des thématiques allant des violences faites aux femmes à la précarité et la misère y sont explorées. « Le défi était de participer à l’embellissement et l’esthétique de Kinshasa tout sensibilisant. » D’autres projets, en lien avec le sport et l’éducation, voient également le jour. Une dynamique au cœur des besoins de la jeunesse kinoise.
Pourtant, un sentiment de construire sur un sol instable émerge. « On voyageait, on faisait beaucoup de choses. Mais il y avait toujours cette impression de faire du surplace. Il n’y avait pas de perspective, faute de politiques culturelles. »

Montréal, un nouveau cap sans rupture
En 2017, lorsqu’il s’installe au Canada, un projet Kuba Gallery est en gestation. L’ambition, dit-il, « était de créer une plateforme numérique pour archiver les droits des artistes, préserver le patrimoine culturel et produire une historiographie. «
Le confinement a été l’occasion de réaliser une exposition digitale immersive intitulée, « M’ke », femme en swahili. Une trentaine d’œuvres appartenant à neuf artistes congolais y sont présentées. Le succès est au rendez-vous, la plateforme engrange près de 80 000 visites. Fort de ce succès, Yann Kwete structure le projet. Kuba Gallery devient alors Kub’Art Gallery. Une identité congolaise clairement assumée par cet originaire de l’ethnie Kuba.
« En tant que Noir, Africain ou Congolais, il nous revient de construire et de porter notre propre narration. »
— Yann KWETE
« Je ne me suis jamais déconnecté du pays », défend cet ambassadeur de la créativité congolaise. A la tête de Kub’Art Gallery, sa vision curatoriale porte sur la préservation des racines ancestrales congolaises, qui tendent à disparaître au profit de la mondialisation. Cela passe, estime-t-il, par une réappropriation de la narration. « En tant que Noir, Africain ou Congolais, il nous revient de construire et de porter notre propre narration. Je reconnais le rôle des directeurs de galeries et commissaires occidentaux, qui ont ramené l’art contemporain là où il est aujourd’hui. Mais, il nous appartient de nous former, car parfois le discours est biaisé ».
Conscient des enjeux, Yann Kwete s’entoure de personnes qui partagent sa sensibilité et connaissent sa culture. Il se documente sans relâche. « Nos racines sont nos racines. On ne doit pas les perdre. »
Sa pratique curatoriale fait de la mémoire un outil critique et l’ancestralité une force active. Une série réalisée avec l’artiste Rachel Malaïka, à partir de masques Kuba appartenant à la collection familiale de Yann Kwete, en est l’illustration la plus frappante. Photographiés dans l’ancienne résidence du président Mobutu, ces masques chargés de symboles dialoguent avec l’histoire politique, la mémoire collective et les fractures contemporaines.
Au Canada, Kwete reprend ses études et décroche une Maîtrise en histoire de l’art. Il s’appuie sur la richesse de ses origines pour structurer son travail et revendique la nécessité d’une narration endogène. Non contre les institutions occidentales, mais en parallèle.
La passion de Yann Kwete pour l’art est tout aussi forte que sa soif de connaissances. «Aujourd’hui, nous devons produire notre propre fortune critique.» Il ne peut s’empêcher de souligner « qu’il faut publier pour préserver notre héritage et notre narratif». D’où son rapport presque compulsif aux livres, aux catalogues et aux archives.


Les foires internationales, un levier stratégique
En 2025, Kub’Art Gallery est l’une des galeries sélectionnées pour participer aux éditions New-Yorkaise et londonienne de la foire d’art 1.54. A New York, Yann présente les œuvres de la photographe et plasticienne Rachel Malaïka aux côtés de celles de l’artiste multidisciplinaire Prisca Mukendi. Deux artistes aux styles distincts. L’une interroge les héritages culturels, l’autre la violence politique et l’économie extractive du Congo, notamment à travers la série Tombouka, où des fragments d’Iphone incrustés dans la matière racontent la guerre du coltan. « Le Congo est un épicentre mondial, tout le monde veut se servir. Mais à côté, il y a la précarité, la famine et la guerre. Tout cela à cause du coltan. Des œuvres comme celle-là sont des propositions qui dégagent un message fort. »
Les foires d’art sont des leviers, précise le curateur congolais. Pour lui, l’enjeu n’est pas de choisir entre ancrage local et projection internationale, mais de tenir les deux avec la même exigence. Les plate- formes comme 1.54 ou AKAA à Paris sont l’occasion de valoriser ce qui se fait localement, « on a quand même des artistes qui font de belles choses » dit-il fièrement. Et au-delà : « en tant que galeriste, pour arriver à avoir une certaine légitimité, il faut être présent dans ces événements clés de l’art contemporain. ».
Être présent, même à petite échelle, dans ces rendez-vous structurants, c’est inscrire son travail dans une cartographie plus large, l’assurance d’un rayonnement plus important.
Derrière cette réalité encourageante, se cache toutefois une toute autre, moins flatteuse. Celle des coûts et des investissements parfois non rentabilisés. Une tension constante entre visibilité et viabilité qui ne décourage pas pour autant Yann Kwete.
Sur la question de la représentativité des galeristes et curateurs africains dans les foires internationales, il ne pratique pas la langue de bois. « Les galeristes africains qui font un travail de qualité sont parfois perçus comme une menace. Pourtant, on n’a pas le même budget que certains galeristes occidentaux qui viennent de familles fortunées. »



DRC Contempo, un ancrage assumé à Kinshasa
Yann Kwete rêve d’un Congo (RDC) qui mise sur des politiques culturelles viables. « Le Congo a plus d’un siècle d’histoire d’art contemporain. On a beaucoup d’artistes établis et bien cotés comme Freddy Tsimba, Eddy Kamuanga, Vitshois, entre autres. Pourtant, les collectionneurs amateurs font toujours défaut. »
« Pourquoi la présidence ne crée–t-elle pas une collection ? » Son interrogation traduit l’absence d’une vision stratégique d’un État au profit de ses artistes. « Si la présidence achetait les œuvres des artistes au juste prix, cela créerait de la valeur et donnerait une impulsion au marché. Tout le monde voudrait acheter. » Autant de gestes qui, au-delà du symbole, participeraient à structurer un marché et à légitimer une scène. Un défi que peinent encore à relever nombre d’Etats à travers le continent africain, faute de politique culturelle cohérente. « Quand on en parle, on nous prend pour des fous », glisse-t-il.
« L’art africain est en train de bien se positionner sur l’échiquier mondial. On ne doit plus faire de l’à peu près.»
— Yann KWETE
Face à ce paradoxe congolais, Yann Kwete a lancé en 2024 DRC Contempo à Kinshasa. Une plate-forme curatoriale et culturelle pensée pour contribuer à la structuration et au rayonnement de la scène locale et sous-régionale. Il assure la curation de la première édition, mais sa vision est de confier chaque édition à un curateur différent qui apporte son projet. » La première édition pose les bases d’une ambition qui séduit des entreprises locales, la maison de ventes aux enchères Sotheby’s et l’académie des beaux-arts de Kinshasa.
L’édition 2026, annoncée pour septembre prochain, sera l’occasion de créer un espace de dialogue entre les scènes africaines et les expressions des diasporas. Certains artistes émergents, repérés dans ce cadre, pourront être présentés lors de foires internationales. « L’art africain est en train de bien se positionner sur l’échiquier mondial. On ne doit plus faire de l’à peu près.»
Au-delà des expositions, Yann Kwete veut inscrire les artistes qu’il défend dans les collections des institutions culturelles, des musées et des collectionneurs, « au-delà des marchés secondaires que constituent les galeries et les foires.»L’entrée de deux œuvres de Rachel Malaïka dans une collection muséale en Caroline du Nord en est la première illustration. « C’est comme ça qu’on construit dans la durée et qu’on se démarque, loin des tendances.»


